Rolland Courbis, la voix gouailleuse d’un football qui disparait
Un entraineur comme on n’en fera plus !
Rolland Courbis n’est plus. 344 matches de joueur professionnel, 778 matches passés sur le banc, des milliers d’heures à la radio sur RMC : l’ancien entraîneur phocéen, c’était un accent (celui de Marseille), une voix, un style et des anecdotes à vous déboucher le Vieux-Port.
Au tout début, Rolland Courbis était un défenseur, et de son propre aveu, « un défenseur moyen ». A seize ans, il fait croire à l’entraîneur de l’OM, Mario Zatelli, qu’il n’a pas cours pour participer aux séances d’entraînement. Déjà, la roublardise courbisienne est à l’œuvre. Trop juste pour jouer à Marseille, il est échangé avec quatre autres joueurs à Ajaccio, en 1972, contre Marius Trésor. A dix-huit ans, Courbis pleure en faisant la valise pour la Corse, comme s’il partait au Vietnam. Un peu plus tard, bien avant que les frontières du football ne soient ouvertes à tous les vents, il rejoint l’Olympiakos, où il s’invente un grand-père de Salonique pour pouvoir être inscrit dans l’équipe grecque. Les 800 000 francs obtenus à la signature partent directement sur un compte suisse. Au bout d’une saison, il n’aura joué que quatre fois avec le club grec. Il revient en France, à Sochaux, Monaco puis Toulon. Encore joueur, il se mêle déjà des transferts du club varois et fait signer Pascal Olmeta et quelques autres noms. A force de faire venir des joueurs, ceux-ci lui demandent de reprendre l’équipe. En 1986, il raccroche les crampons et se consacre pleinement à son vrai métier : entraîneur.
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Avec des bouts de ficelle, il maintient chaque année le club. Durant les mises au vert, les joueurs sont convoqués au casino, et gare à ceux qui ne tiennent pas la distance lors des parties de carte : « Tu fais quoi garçon ? Quand on commence une partie de cartes, il faut la finir », demande Courbis à l’un de ses joueurs. Un autre raconte : « Le premier jour, on fait un footing, on dîne, et Rolland nous donne rendez-vous une demi-heure plus tard. Nous les anciens, on revient bien sapés, chemise blanche, Gomina, et les deux Hollandais, les nouveaux, en survêt et claquettes. Là, Rolland dit : “Le premier qui rentre avant minuit et demi, il a une amende !” Les mecs ont halluciné. On était les premiers à reprendre la saison, parfois une semaine avant les autres, mais parce que justement on y allait doucement, d’abord la bringue, et ensuite on accélérait le rythme ». Les jours de championnat, le planning ne change pas : « Le midi, on mangeait ensemble et on buvait du pinard, on était un peu éméchés, à 5 heures on jouait aux cartes ou à la pétanque, mais je peux te dire qu’à 20h30 ça bougeait, c’était l’union sacrée, on donnait tout ». Des bouts de ficelle, et une caisse noire. Plutôt que payer des salaires élevés et les cotisations sociales qui vont avec, Courbis engage des joueurs avec des « primes à la signature nettes d’impôts ». Parallèlement, l’entraîneur mène grand train au bras d’une riche héritière italienne, de 21 ans son aînée. Au contact de la comtesse, Courbis prend goût aux casinos. « La prochaine fois, pour contenter tout le monde, je prendrai une pauvre, moche et malade », se défend-il avec sa faconde pagnolesque.
Tricard quelques temps après cette fin d’aventure toulonnaise et un passage en prison, Rolland Courbis rebondit à Bordeaux. Le maire Jacques Chaban-Delmas s’inquiète quand même qu’un tel loustic débarque sur les bords de la Garonne. Après quelques réticences et un dîner rassurant, l’ancien Premier ministre dit « Allons-y ! ». Dans un club en reconstruction après la fin désastreuse des années Claude Bez, Courbis lance des jeunes, et notamment Zinédine Zidane. C’est d’ailleurs lui qui a la paternité du surnom « Zizou ».
Il y a ensuite les années marseillaises. En août 1998, l’OM est menée 4 à 0 à la mi-temps contre Montpellier. Il attrape Loulou Nicollin, le président de Montpellier, et lui prédit que les siens vont revenir à 5-4. Les Phocéens refont en effet leur retard. Une bien belle histoire, à propos de laquelle il est impossible de s’imaginer qu’elle doit un peu à un arrangement entre amis. Avec une grande équipe, les Laurent Blanc, Christophe Dugarry, Robert Pirès et Fabrizio Ravanelli, Marseille ne gagne aucun trophée, échoue d’un rien dans la quête du titre (ha ! le but du Bordelais Pascal Feindouno contre Paris…) et se fait laminer contre Parme en finale de Coupe d’Europe. La fin avec Marseille est compliquée, mais Courbis devient aussi un personnage en dehors du petit monde du foot : chez Ardisson, sur France 2, il fait le show : en 2000, il se défend d’être le roi de la magouille et d’avoir fait castagner un joueur de Monaco dans les couloirs du Vélodrome[1]. Il régale le plateau du soir, et en premier lieu un Bernard-Henri Lévy amusé. On retrouve par la suite Courbis dans le fin fond de l’Ossétie du Nord, à la tête du Niger, et même à Lens ou à Caen.
A l’heure de la multipropriété des clubs, où les entraîneurs sont envoyés d’un club à l’autre par la maison-mère, la mort de Courbis vient nous rappeler l’époque d’un football pittoresque, où la gouaille et le goût du bon mot compensaient quelques arrangements avec la légalité.
[1] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i08037353/interview-de-rolland-courbis
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