Chine : le jeu d’échecs, instrument du "soft power" de Pékin
Il est à peine 10 heures du matin sur le campus de la prestigieuse université Beida, à Pékin, et les tables de jeu sont déjà prises d’assaut par des étudiants fans d’échecs. Parmi eux, plusieurs jeunes femmes, concentrées. "Depuis toute petite, je vois ma famille jouer aux dames, au jeu de go, au majong et aux échecs. En Chine, nous aimons les jeux de réflexion et en plus, nous sommes bons !", sourit Liu Jia, 21 ans, une mordue des 64 cases depuis ses 10 ans.
Si le pays a toujours été fasciné par les jeux de stratégie, c’est désormais pour les échecs que les jeunes Chinois se passionnent. "Le nombre de pratiquants a été multiplié par cinq en dix ans", passant de 6 millions en 2013 à 30 millions aujourd’hui, calcule Tian Hongwei, ancienne joueuse professionnelle et secrétaire générale de la Fédération chinoise d’échecs. Cet essor est encouragé par le gouvernement chinois, qui a lancé en 2016 un plan national visant à promouvoir cette discipline, en ouvrant des écoles spécialisées et en organisant des compétitions nationales de tous niveaux. "Nous voulons encourager les jeunes à pratiquer cette activité, car cela peut les aider dans leur vie professionnelle, précise Tian Hongwei, également cadre au sein de la puissante administration des sports. Les échecs développent la réflexion, la concentration, la prise de décision rapide et la gestion du stress."
Les écoles chinoises ont d’ailleurs commencé à intégrer des cours d’échecs dans leur programme. Le développement d’applications permettant de jouer à tout moment et n’importe où sur son téléphone portable a, en outre, contribué à la popularité de ce jeu auprès de jeunes souvent accros aux écrans. Mieux, ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans une carrière professionnelle, comme Wang Hao, 33 ans, l’un des meilleurs joueurs du pays. "J’ai commencé à jouer à 6 ans et j’ai intégré l’équipe nationale à 15 ans, raconte-t-il. Des tournois sont organisés tous les mois, avec à la clef des sommes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros."
Une "culture de l'excellence"
En dix ans, la Chine a organisé trois éditions de l’olympiade d’échecs. Chaque fois, l’équipe masculine a remporté la médaille d’or. Mais la consécration est venue le 30 avril lorsque Ding Liren, 30 ans, s’est imposé aux championnats du monde, à l’issue d’une finale épique contre le Russe Ian Nepomniachtchi. Mêmes succès impressionnants chez les femmes, où six Chinoises ont décroché ce titre depuis 1990, dont l’actuelle détentrice, Ju Wenjun ; et la numéro un mondiale, Hou Yifan.
Ding Liren estime que c’est la force de son mental qui lui a permis de gagner. Au cours d'une partie, "j’ai souffert le martyre pendant six heures, j’étais au bord du gouffre, mais j’ai finalement réussi à faire match nul", a-t-il confié à l’issue de la compétition, devant les caméras de la télévision nationale. Il dit s’être souvenu d’Albert Camus et de son concept de l'homme qui ne renonce pas : "l’idée que quand vous ne pouvez pas gagner, vous devez tout faire pour résister".
Pour l’emblématique vainqueur, "en Chine, les jeunes ont soif de compétition et de réussite, et les échecs leur offrent une occasion de se mesurer aux meilleurs au monde". "Nous avons une culture de l’excellence et de la persévérance, et les échecs sont une façon de la transmettre à la jeune génération", renchérit Xu Jun, l’entraîneur de l’équipe nationale masculine. Des propos qui font écho à la stratégie politique du gouvernement. Le régime communiste voit dans ce jeu un moyen de renforcer son soft power sur la scène internationale. Les performances des joueurs nationaux ont ainsi été présentées comme un signe de l’excellence de l’éducation chinoise, ainsi qu’un moyen de promouvoir les valeurs du pays, tels le sens de l’effort et de la discipline. "Le jeu d’échecs est un outil pour former une élite qui pourra diriger le pays dans l’avenir", déclare très sérieusement le coach du club des étudiants de Beida. Mais cette ambition n’est pas sans danger : "Il y a un risque que les jeunes joueurs soient poussés à se consacrer exclusivement aux échecs, au détriment de leur développement personnel et social", tempère le champion Wang Hao, qui plaide pour que cet engouement soit accompagné d’une politique plus globale pour former des individus "équilibrés".

