Cette année-là, le Sud était sans pitié. Bullimore, Dubois et Dinelli avaient été sauvés par la marine australienne et un Pete Goss héroïque… Mais pour Gerry Roufs, il n’y eut pas de miracle
Sommaire :
«
J’ai eu mon compte. Trois fois suffisent ! » L’horloge du bord indique 7h55 TU. Il vient de doubler la longitude 67°16 ouest. Le jour se lève. La proue de sa soucoupe volante pousse la porte de l’océan Atlantique. Il a bu une gorgée de champagne et trinqué à distance avec sa femme, embarquée sur la solide goélette Kotick. Il fait presque beau, en ce matin du 9 janvier 1997. Le vent est comme assoupi, la puissante houle des Cinquantièmes comme anesthésiée.
Christophe Auguin défile sous la pyramide du Horn pour la troisième fois. Il se jure qu’il n’y reviendra plus. En tout cas, ni en solitaire ni en course. La haute falaise est sombre, comme griffée par les dents d’un monstre. Un monstre qu’il ne veut à aucun prix réveiller.
Auguin n’a plus rien à prouver à cette bête sauvage qui hurle tout autour de l’Antarctique comme un loup enragé. Pour la troisième fois de sa jeune existence, le Normand double le Horn, en tête d’une course autour du monde en solitaire. Il écrase ce terrible
Vendée Globe 1996-1997 de toute sa classe : il possède dix jours d’avance sur le deuxième, le taiseux
Hervé Laurent, embarqué sur un bateau certes solide, mais clairement dépassé.
Auguin s’est même permis de ralentir pour ne pas rater le rendez-vous avec son épouse sous les noires parois du bout du monde. Il attaque la remontée de l’Atlantique, en avant calme et droit, comme on dit en équitation. Il devrait être serein, esprit apaisé, contrat rempli.
Mais une angoisse le taraude. Cela fait trente-six heures que
Gerry Roufs est comme perdu de vue. A 22h55 TU, le 7 janvier, sa balise Argos a brusquement cessé d’envoyer la position de
Groupe LG2 au PC course à Paris.
Le petit lutin canadien ne répond plus aux messages d’Isabelle Autissier. La navigatrice l’a rattrapé et dépassé une douzaine d’heures auparavant.
Les derniers envois de Roufs ne sont pas rassurants.
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Vendée Globe 96-97 . Cap Horn hors course pour Autissier
après des recherches éprouvantes… © BERNADETTE MONTHEMBAULT/ALEA[/caption]
« On est tous en sursis dans ces parages »
6 janvier : «
55 à 62 nœuds de vent. C’est à la fois beau et terrifiant. » «
Deuxième tempête en une semaine. Je suis fatigué. J’en ai ras la coiffe. » «
Ce ne sont plus des vagues. Elles sont hautes comme les Alpes. »
7 janvier : «
On est tous en sursis dans ces parages. » Ce sera son dernier message. Selon l’ultime position transmise par la balise Argos : 55°01’ sud-124°22’ ouest, le monocoque mauve se trouvait alors à 1 855 milles exactement dans l’ouest du Horn, en deuxième position du Vendée Globe, à une grosse semaine de mer du cap Dur… Et dans la zone du Pacifique la plus éloignée de toute terre habitable.
Le lendemain 8 janvier, alors que les satellites ont perdu
Groupe LG2 depuis une quinzaine d’heures,
Philippe Jeantot, le fondateur directeur du Vendée Globe, demande à
Isabelle Autissier de revenir sur la dernière position de
Gerry.
La navigatrice est pourtant hors course : elle s’est arrêtée au Cap pour changer un safran cassé. Mais elle a tenu à repartir pour boucler son tour du monde en solitaire.
L’histoire de
Pete Goss et
Raphaël Dinelli recommence, mais inversée : c’est
Dinelli qui était hors course . Le
joli PRB d’Autissier chancelle sous des vents de 50 à 70 nœuds. Après deux KO, il part pour de bon au tapis et
Autissier doit actionner la quille mobile pour le redresser.
Elle transmet : «
C’est la guerre. Mer énorme. Très peu manœuvrante – en fait, elle a de sérieux ennuis de drisses qui la privent entre autres de l’usage de sa grand-voile – plusieurs chavirages. Je suis en survie jusqu’à ce que ça se calme. »
Et
Jeantot qui lui demande de remonter dans cet enfer pour se rendre sur une position plus qu’approximative à 150 milles au vent… Sans l’aide des avions australiens,
Goss n’aurait jamais trouvé
Dinelli dont les balises Sarsat émettaient pourtant en continu.
En dépit d’un enrouleur de solent coincé,
Autissier y va. Vingt-quatre heures plus tard, elle se trouve encore à 47 milles de la dernière position connue de
Gerry, mais pile sous son vent.
Sous trinquette seule, gagner au vent tient du supplice. Avec une vitesse de rapprochement inférieure à 2 nœuds, il lui faudrait près de 48 heures pour arriver dans une zone trop vaste où elle ne saurait que chercher ni où précisément : un bateau démâté ? Retourné ? Un radeau de survie ? Que faire ?
Le temps est toujours sinistre même si le vent s’est un peu calmé. La mer est grosse, la visibilité quasi nulle. Exténuée, démoralisée,
Autissier réalise avec désespoir que ce qu’on lui demande est impossible.
Jeantot a demandé à
Laurent,
Thiercelin et
de Broc de se joindre aux recherches. Cela leur est théoriquement plus facile puisqu’ils peuvent rallier la zone au portant. Mais ils en sont encore à deux ou trois jours de mer.
Par ailleurs le CROSS Etel, qui coordonne les recherches, a contacté les rares cargos présents dans ces parages désolés. En fin d’après-midi, après un échange de telex, le CROSS Etel rend sa liberté de mouvements à
Autissier.
La mort dans l’âme, celle-ci met à nouveau le cap sur le Horn.
De Broc et
Laurent ont traversé la zone critique sans rien voir.
Thiercelin l’a quadrillée en tous sens sans plus de résultats.
Plus tard,
Dumont s’y mettra aussi. Ce dernier était très proche de Gerry. Le Canadien lui avait confié ses soucis de générateur et la chute de son antenne radar. Mais selon le CROSS, l’aire de recherche approche maintenant les 30 000 milles carrés…
A leur tour, les cargos sollicités sont libérés de leurs obligations.
Le 7 janvier, il fait - 20°C à Montréal, mais le ciel est pur et un soleil radieux étincelle sur les eaux gelées du Saint-Laurent.
Trois jours plus tôt,
Michèle Cartier, la compagne de
Gerry Roufs, a reçu un mail du navigateur : «
Je me méfie du Sud, toujours. De toute façon, la course a pris une place de second rang. Là, c’est une question, on pourrait presque dire, de survie. Plus de vent et de mer que ça, ce doit être terrible. Heureusement, la tempête n’a duré qu’une trentaine d’heures. Si le reste de 1997 est comme ça, l’organisation pourra prévoir une camisole de force, une ambulance et réserver un centre pour traumatisés météorologiques lorsque j’arriverai aux Sables. »
Michèle Cartier ignore que ce mail sera le dernier. Et qu’en ce 7 janvier commence pour elle un vrai calvaire.
Des mois de torture mentale, de montagnes russes psychiques, de faux espoirs, de sordides tentatives de manipulation de la part des médias du monde entier et de relations tendues avec l’organisateur du
Vendée Globe.
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Gerry Roufs à la barre de sa « planche de surf de 18 mètres ». © HENRI THIBAULT/ALEA[/caption]
Aucune nouvelle de Gerry Roufs
Le 11 janvier, tandis que le CROSS a rendu leur liberté de manœuvre à Thiercelin et bientôt aux cargos, on sollicite l’aide de l’Agence spatiale canadienne. Celle-ci exploite Radarsat, un satellite qui survole la Terre quatorze fois par jour à 800 km d’altitude. Ses images radars identifieront dix-huit spots « suspects ».
Crêtes de grosses déferlantes, morceaux d’icebergs, voilier intact coque à l’envers ? Impossible de le déterminer.
Mais toujours aucune nouvelle de
Gerry. Sans énergie, est-il privé de tout moyen de communication ? Réfugié dans sa coque retournée, est-il incapable de déclencher ses balises Sarsat, dont le signal ne passe pas à travers les bordés en carbone ? Mille hypothèses circulent.
Six jours plus tard, un fol espoir inonde tous ceux qui suivent la traque avec angoisse. Un avion militaire chilien a décollé de Punta Arenas. Il survole les parages du Horn et ses milliers d’îles.
Si Gerry a continué sa route sans savoir qu’on le cherche, il devrait s’y trouver. L’avion appelle sans arrêt sur le canal 16. Il obtient soudain une réponse, un laconique « Go ahead », suivi d’une identification sommaire comprenant « Lima Golf »… comme LG. Le tout dans un anglais teinté d’un fort accent. Tandis que certains croient aussitôt pouvoir affirmer haut et fort que Gerry est retrouvé, Michèle reste sceptique. Elle sait bien que son compagnon parle un anglais parfait…
Plus tard, l’armée chilienne se chargera de dégonfler toute l’affaire et les fausses attentes qu’elle a fait naître.
Le 19 janvier, les Argentins prennent le relais des Chiliens, en vain. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Cinq mois plus tard,
Michèle Cartier reçoit le rapport qu
’Isabelle Autissier a rédigé pour permettre à la justice de déclarer officiellement le décès de Gerry.
Isabelle y indique que la piste de la collision avec un iceberg lui paraît peu vraisemblable : «
Nous avions quitté la zone dangereuse », écrit-elle. Elle ajoute son intime conviction : Groupe LG2 a sans doute été retourné par une déferlante. Gerry a sans doute péri quelques heures seulement après la réception de sa dernière position. S’il n’a pas été éjecté dans le chavirage, il n’a pas pu non plus sortir par la trappe du tableau arrière pour déclencher ses balises Sarsat. Pas dans cette mer-là…
Un mois plus tard exactement, un cargo panaméen aperçoit une coque retournée qui pourrait bien être celle de Groupe LG2. Le lendemain, un avion militaire chilien survole l’épave, la filme et la photographie. Aucun doute : c’est bien le bateau de Gerry. Il dérive à 300 milles dans l’ouest des îles Evangelistas, porte occidentale du détroit de Magellan.
Michèle Cartier devra attendre quatorze mois avant d’apprendre que l’épave a été retrouvée sur l
’île Attalaya, tout près des Evangelistas… entre-temps, avec l’aide d’amies canadiennes et de marins français, elle aura survolé tout ce littoral de Patagonie, à la recherche du bateau de Gerry. En vain.
Un type tentera par la suite de lui soutirer 30 000 dollars, contre la révélation de la localisation exacte de l’épave.
Quand les militaires chiliens examineront ce qui reste de la coque de Groupe LG2, ils découvriront qu’elle a été pillée.
Michèle Cartier n’en saura pas plus.
Hervé Laurent double le cap Horn le 19 janvier au cœur d’un calme surréaliste. Il est talonné par
Thiercelin et
de Broc, lequel devra s’arrêter à Ushuaia.
Isabelle Autissier est passée deux jours plus tôt.
Eric Dumont y parviendra six jours plus tard.
Tous ont fouillé le Pacifique à la recherche de Gerry. Le troisième Vendée Globe continue.
Le 9 septembre 1997, le tribunal d’instance de Lorient déclare officiellement le décès de
Gerry Roufs.
Un an plus tard, jour pour jour, sa compagne lit «
Cap Horn » de Francisco Coloane, écrit en 1941.
Dans l’une des nouvelles du livre, elle découvre, stupéfaite, une étrange coïncidence : le grand auteur chilien a donné au gardien chef du phare des Evangelistas un nom qu’elle ne connaît que trop bien.
C’est celui de « l’informateur » qui a essayé de lui soutirer une petite fortune contre la révélation du lieu exact où gisait le voilier cassé de Gerry Roufs. Sur l’île Attalaya, à 10 milles du phare…