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Vendée Globe 1996-97, Une affaire d’héroïsme Ep.3

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Ça ne rigole plus. Après un départ costaud et une descente de l’Atlantique presque sans histoire (voir les épisodes précédents), les concurrents sont cueillis dans l’Indien par une dépression explosive… La fatalité est en marche, la légende aussi.

Sommaire :

« Pete Goss à dix heures de votre position ». Il a vu le message, mais il a d’autres soucis et l’a mis de côté. Il le lira plus tard. Le gros quadrimoteur P3C Orion de la marine australienne vient de lui larguer un carton de bouteilles d’eau. La caisse a explosé, les bouteilles ont disparu, mais accroché aux lambeaux de carton il y a ce message qu’il a jeté au fond du radeau. L’Orion avait percé la couche de nuages à deux cents mètres à peine au-dessus de sa tête au moment même où il s’était dit que c’était foutu, qu’il ne pourrait pas tenir plus longtemps. Depuis des heures, accroché au pont par sa longe de harnais, de l’eau jusqu’aux genoux parce que son voilier est clairement en train de couler, percuté toutes les trente secondes par des déferlantes hautes comme des camions, giflé par une furie de vent, assoiffé et frigorifié par cette eau à 2°C dont sa combinaison de survie peine à l’isoler, Raphaël Dinelli a fait appel à sa science de champion de planche à voile pour tenir. Tenir debout, les jambes fléchies, le dos douloureux, tenir avec l’espoir que ses balises de détresse vont alerter les secours.

Et puis l’avion a surgi de l’enfer.

Après plusieurs survols, le P3C a largué des fumigènes, puis une « chaîne de survie » constituée de deux gros radeaux douze places reliés par une longue aussière de 150 mètres à laquelle sont accrochés des flotteurs. Dans ces flotteurs, il y a de l’eau et de la nourriture, mais Dinelli l’ignore. Manœuvre parfaite, la « chaîne » a dérivé vers son épave. Au prix d’efforts surhumains, il a réussi à ramener à lui les radeaux et à les amarrer à son pont submergé. Puis il a décroché sa longe de harnais et a réussi à se hisser dans l’un des radeaux. Pour découvrir, hébété, que celui-ci ne contient ni eau ni nourriture. Désespéré, il est retourné à bord pour plonger dans son sous-marin, dégoter quelques maigres provisions, mais ne pas trouver d’eau. Au moment de quitter définitivement sa coque éventrée, une bouteille de champagne a surgi d’on ne sait où. Ce sera toujours quelque chose à boire. Puis il coupe les amarres, et perd aussitôt de vue ce voilier de 18 mètres à bord duquel il court la troisième édition du Vendée Globe en « pirate ». Il ne se pardonne pas de ne pas l’avoir embrassé une dernière fois avant de l’abandonner. Sauvé ? Pour l’instant. Mais combien de temps tiendra-t-il sans eau ? Ce champagne incongru lui donne quelques heures de survie, certainement pas une assurance de ne pas mourir de froid ni de soif. Et puis, il finit par lire le message : « Pete Goss à dix heures de votre position. » [caption id="attachment_212460" align="aligncenter" width="500"] Sans ses balises... et l’intervention héroïque de Pete Goss, Raphaël Dinelli n’aurait pas le sourire. © PETE GOSS/ALEA[/caption] Nous sommes le lendemain de Noël 1996, à 1 400 milles dans le sud du cap Leeuwin, la pointe sud-est de l’Australie. La veille, l’Indien lui a envoyé son cadeau : 75 nœuds dans les rafales, deux knock-down à plat sur l’eau, puis un chavirage complet. Le bateau est resté à l’envers pendant trois heures, le mât a défoncé les panneaux du rouf, l’océan a commencé à engloutir sa proie. Enfin le mât a fini par se détacher, le bateau par se redresser. Il ne flotte pas beaucoup. Il n’y a pas d’autre solution que de se réfugier sur l’endroit du pont le moins submergé, de s’amarrer, d’attendre et de souffrir. Depuis l’entrée de la flotte du Vendée Globe dans l’océan austral, l’étrange malédiction qui plane sur cette dramatique édition se précise. Autissier et Dubois ont été contraints de faire escale au Cap pour remplacer des safrans cassés et continuer hors course. Victime de la même avarie, Parlier a décidé de continuer vers Freemantle à l’ouest de l’Australie. Péripéties… Le 4 décembre, par 50 nœuds de vent, une vague énorme couche le Géodis de Christophe Auguin, installé depuis longtemps en tête de la flotte. Le 60 pieds reste à plat sur l’eau, vautré comme un 470 dessalé. Le Normand est contraint de démarrer brièvement son moteur, au risque de le casser, pour basculer sa quille et enfin se relever. Le 9, Gerry Roufs, alors deuxième par 47° sud et 51° est, découvre un énorme iceberg. Il ajoute : « Quand le vent faiblit à 40 nœuds, on dirait la pétole. » Thiercelin, le troisième, est couché à trois reprises alors que son plan Finot est à sec de toile dans des vents de 65 nœuds. Le 11, Pete Goss, à bord de son « petit » 50 pieds, plonge au sud du 50e sud. L’eau est à 0°C, il neige, le bateau est couché mât dans l’eau. [caption id="attachment_212462" align="aligncenter" width="500"] Un peu d’eau à bord ? Qu’à cela ne tienne, Pete écope à la pelle à poussière ! © PETE GOSS/ALEA[/caption]

374 Milles en 24 Heures pour Auguin

Goss doit sortir et saucissonner sa grand-voile sur la bôme pour que le pur-sang revienne enfin à la verticale. Le 14, Auguin double le cap Leeuwin et bat le record de distance d’un IMOCA en 24 heures : 374 milles. Le 18, Catherine Chabaud manœuvre en pied de mât quand son cigare rouge part à l’abattée. Il empanne tellement violemment que la bôme du tape-cul est arrachée, le chariot de grand-voile explose et la grand-voile éclate. Le 19, Auguin subit un nouveau KO, mât dans l’eau. Ce jour-là, Dubois repart du Cap, hors course comme Autissier, mais bien décidé à boucler la boucle. Le lendemain, une vague précipite De Radiguès à la mer. L’inconscient ne porte pas son harnais. Par pur réflexe, le Belge accroche une filière… qui casse mais lui permet néanmoins de remonter à bord. Le 23, alors qu’Auguin s’apprête à entrer dans le Pacifique, Thiercelin découvre un iceberg de 500 mètres de long que son radar ne détecte pas. Péripéties… Et puis, le jour de Noël, une bombe météorologique explose. Une dépression se creuse au sud de l’Indien. Elle remonte vers l’anticyclone situé dans son nord. La pression tombe de 984 à 965 hectopascals en quelques heures. Le vent monte à 70 nœuds établis. Le nez sur son fax météo, Pete Goss n’en revient pas : « Les isobares sont tellement resserrés qu’ils semblent se fondre en un seul trait bien épais. » L’ancien des Royal Marines sent une menace dans l’air. Les rafales frappent avec une violence ahurissante. Goss réduit la toile jusqu’à ne garder que le tourmentin. Quand le speedo monte à 27 nœuds dans les surfs, il se dit que qu’il est encore trop toilé. Il se dit aussi que Dinelli, 160 milles dans son NNW, doit sérieusement déguster. La mer est épouvantable : une grande houle de nord croise la mer du vent et les vagues pyramidales sont monstrueuses. Aqua Quorum est couché à deux reprises. Le merveilleux 50 pieds jaune dessiné par Adrian Thompson est aussi à deux doigts de sancir. L’alarme du satcom retentit. C’est un Mayday du MRCC, le centre de coordination et de sauvetage australien : « Yacht Algimouss en détresse ». Goss, qui ne connaît les concurrents du Vendée Globe que par leur prénom, se demande qui ça peut bien être. Sans doute des plaisanciers australiens en difficulté près de la côte, à 1 500 milles au nord. Mais l’Anglais pointe la position signalée sur la carte. Il sursaute : le bateau en détresse est tout proche ! C’est donc forcément un concurrent du Vendée Globe. Impensable. [caption id="attachment_212463" align="aligncenter" width="500"] Adieu Gerry... La disparition du Canadien a contribué à faire évoluer les futurs IMOCA. © JACQUES VAPILLON/ALEA[/caption] Nouveau bip du satcom. Message de Philippe Jeantot, le directeur du Vendée Globe : « Pete, peux-tu te rendre sur la position de Raphaël ? » Goss se penche sur la carte et grimace : 160 milles contre le vent dans ces conditions terrifiantes… Il n’hésite qu’une seconde : « Je devais y aller, je le savais. C’était aussi simple que ça. La décision avait été prise à ma place par la tradition des marins. En mer, quand quelqu’un a des ennuis, vous lui venez en aide, c’est tout. » Mais louvoyer par ce temps… « J’ai eu besoin de quelques minutes pour me faire à l’énormité de ce qui m’attendait. » Simplement mettre en jeu sa famille, son bateau, sa vie… « Je n’oublierai jamais ce moment. Je savais que je devais me tenir à mon éthique et à mes principes. » Ce qui suit s’inscrit dans la saga des plus grands exploits de l’histoire de la marine à voile. Goss empanne, lofe, borde. Il est estomaqué par la puissance du vent et la violence de la mer. Et sidéré de constater que son bateau parvient néanmoins à remonter à 80° du vent, à 8 nœuds, franchissant bravement les falaises liquides de 15 mètres de haut. Toutes les demi-heures il part au tapis. Il sent qu’il approche des limites de sa résistance physique et tente de se réchauffer dans son duvet. Quand il n’est plus qu’à 80 milles, le vent tombe à 40 nœuds. Il en profite pour recoudre sa grand-voile et la renvoyer au bas ris pour mieux serrer le vent. Un Orion le survole : « Vous êtes le seul bateau impliqué dans le sauvetage. Nous comptons sur vous. » Le crépuscule s’installe quand Aqua Quorum atteint la zone du naufrage. Goss découvrira plus tard qu’il n’est passé qu’à une trentaine de mètres du radeau. Sans le voir. Toute la nuit, sans s’affoler, il quadrille méthodiquement la trajectoire de dérive supposée. A l’aube, il s’estime à 6 milles de Dinelli. Goss appelle en VHF. C’est l’Orion « Rescue 252 » qui répond : « Nous avons un visuel à 3 milles. Nous allons larguer des fumigènes et flasher nos feux quand nous serons à sa verticale. » Cette fois, Goss repère le radeau. Il s’approche sous trinquette seule, descend la petite voile, accoste en douceur. Dinelli n’a pas l’air au top de sa forme, mais le garçon lui sourit et lui tend un petit sac garni de barquettes aluminium et… une bouteille de champagne à moitié pleine ! Dix jours plus tard, le 7 janvier à la nuit tombée, Aqua Quorum arrive à Hobart, en Tasmanie. Le 9 janvier, la marine australienne sauve deux concurrents : Dubois, dont le bateau a chaviré et s’est révélé plus stable à l’envers qu’à l’endroit. Et Bullimore, dont le ketch a perdu sa quille à 9 milles seulement de la position de Dubois. A l’insu de tous, le petit taureau anglais est resté près de quatre jours recroquevillé dans sa coque retournée et envahie par l’eau glacée. Quand les sauveteurs ont tapé sur la coque avec un marteau, il a hurlé et plongé à leur rencontre. Ces histoires de survie font la une de la presse mondiale. Elles occultent une tragédie. Le 7 janvier à 23h13 TU, la balise de Gerry Roufs a cessé d’émettre. Isabelle Autissier, qui l’a doublé peu de temps auparavant, a signalé : « 50 à 70 nœuds de vent, mer énorme. Plusieurs chavirages. » Et Groupe LG2 ne répond plus. Le lutin canadien a disparu au milieu du Pacifique. Nul ne saura jamais ni comment ni pourquoi.

Les concurrents du Vendée Globe 96-97

Nom Nationalité Bateau Type
Christophe Auguin France Géodis 60 pieds
Isabelle Autissier  France PRB 60 pieds
Bertrand de Broc France Votre Nom autour du Monde  ketch 60 pieds
Tony Bullimore  Grande-Bretagne Global Challenger  ketch 60 pieds
Eric Cadro France Zen ketch 60 pieds
Catherine Chabaud France Whirlpool-Europe 2 ketch 60 pieds
Thierry Dubois France Pour Amnesty International 60 pieds
Raphaël Dinelli France Un Bateau pour les Enfants 60 pieds
Eric Dumont France Café Legal le Goût ketch 60 pieds
Nandor Fa Hongrie Budapest 60 pieds
Pete Goss Grande-Bretagne Aqua Corum 50 pieds
Hervé Laurent France Groupe LG 1 60 pieds
Didier Munduteguy France Enif 60 pieds
Yves Parlier France Aquitaine Innovations 60 pieds
Patrick de Radiguès Belgique La Novia ketch 60 pieds
Gerry Roufs  Canada Groupe LG 2 60 pieds
Marc Thiercelin  France Crédit Immobilier de France 60 pieds

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