Frantz Liuzzi, en plus d’être un grand champion, a toujours dessiné et construit ses bateaux à l’unité pour une clientèle exigeante. Ce Lido de 1964 a été restauré avec passion comme un hommage à ce petit chantier parisien hors norme. Photos henri Thidault es années 1960. (Remerciements à Jean de Roquefeuil, Alban Gorriz du club CMC.)
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Avec, derrière eux, un solide palmarès, les Liuzzi sont taillés pour la performance. © N. Thibault[/caption]
Se lancer dans la restauration d’un runabout classique en acajou demande le goût de l’effort, de l’exigence et de la continuité, aidé d’un sens certain du beau pour travailler avec respect sur l’héritage de générations passées.
Coïncidence ou pas, les requis du métier de viticulteur axé sur le qualitatif, comme le pratique Jean de Roquefeuil, semblent très proches de ces critères, lui qui a restauré ce
Liuzzi Lido pendant ses loisirs.
Ancien directeur d’exploitation de château Rieussec, un premier grand cru classé de Sauternes, et de château Paradis Casseuil, il exerce actuellement les mêmes fonctions au sein du domaine d’Aussières (Lafite Rothschild), dans les Corbières.
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Frantz Liuzzi, en blanc, pose avec son équipe dans son petit chantier de Neuilly. © DR[/caption]
Un mélange de Dior et de Gordini
Tombé sous le charme de ce bateau, il a décidé de relever le défi de sa restauration en l’achetant en août 2016. Au milieu des années 1960, ce modèle
Lido fait partie d’une offre assez abondante dans le segment des in-bord monomoteurs de moins de 5,40 mètres, à vocation « utilitaire ».
En lançant le style
Giardinetta plus de dix ans auparavant,
Carlo Riva a adapté avec brio les fonctions mixtes des « utility boats » américains, destinés initialement à la pêche en famille.
C’est un peu comme si l’on avait repris le dessin d’un pick-up Chevrolet en dotant son compartiment arrière de confort pour bronzer après le ski nautique ou la baignade.
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Les chantiers italiens dominent alors largement, et le client potentiel a le choix, par exemple, entre un
Riva – l’incontournable référence – et son
Florida, un
Rio Bonito, un
Arcangeli Jolly ou un
San Marco California, confectionné à Milan.
Aller commander un
Lido chez
Liuzzi à Paris représente aussi un excellent choix qualitatif, mais qui ne va pas de soi.
En effet, ce petit établissement ne produit, à l’unité, que quelques exemplaires par an. Le parcours de son fondateur est indissociable de l’histoire du motonautisme de course.
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Jean de Roquefeuil savoure la joie d’une restauration particulièrement réussie. © N. Thibault[/caption]
Frantz Liuzzi, d’origine italienne, s’établit à Paris en 1937, prend la nationalité française et commence par construire des petits canots et des canoës.
Après la guerre, il entre sur le marché prometteur du bateau à moteur, en plein renouveau.
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Deux petites sorties chromées près du sigle Liuzzi évacuent l’eau des fonds. © N. Thibault[/caption]
« Le prix s’oublie, la qualité reste »
Ses succès en compétition font rapidement sa promotion et celle de ses bateaux, légers et techniquement très bien construits. Vers le milieu des années 1950, la réputation des
Liuzzi est solidement établie aussi bien auprès des gentlemen drivers qui courent les championnats que des gens aisés qui s’offrent costumes sur mesure, belles automobiles et bateaux raffinés.
Le charme de
Frantz Liuzzi opère aussi sur la Riviera, en particulier au très sélect club
MYYCA de Cannes, ou à
Monte-Carlo où le
prince Rainier III se laisse photographier en train de régler lui-même le moteur
BPM de son
Liuzzi dans un port de la Principauté encore presque désert. Il donnera même son nom à l’un des modèles de la petite gamme du chantier.
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Le Liuzzi Lido est remarquablement bien conçu, spacieux et confortable. © N. Thibault[/caption]
De son premier modèle de 1948 à tableau vertical jusqu’aux ailes arrière élancées façon Cadillac du Star en passant par la poupe arrondie de canoë du runabout France-Craft de course,
Frantz Liuzzi dessine lui-même toutes ses créations.
Chaque année, son stand au Salon nautique est le passage obligé des célébrités et des amateurs qui recherchent exclusivité et performance, du
baron Marcel Bich à l’acteur américain d’origine australienne
Errol Flynn. Même le président de la République ne manque jamais de venir féliciter notre homme toujours tiré à quatre épingles.
Liuzzi bénéficie de sa position géographique privilégiée à l’ouest de Paris, à une époque où la presse automobile basée dans ces quartiers de la capitale est encore friande de motonautisme. Compte tenu de ses succès répétés, ce sont autant de reportages sur la Seine ou dans l’atelier qui sont bouclés dans de bons bistrots du coin.
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Lignes simples et tons raffinés, ce Lido de 1964 est un exemple de sobriété. © N. thibault[/caption]
À quelques minutes des Champs-Élysées, la circulation est clairsemée. En 1960, moins de vingt pour cent des foyers français possèdent une automobile. Que dire alors de l’achat d’un bateau à moteur, un vrai luxe !
Le 9 de la rue Soyer à Neuilly abrite alors un artisanat peu courant dans un environnement aussi bourgeois.
Dans ses locaux ouvrant sur la cour d’un immeuble résidentiel, le maître des lieux a l’œil à tout et veille à la qualité du travail de quelques compagnons qui œuvrent à la sortie d’une poignée d’unités par an.
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Après une passionnante restauration vient le plaisir du partage de la vitesse. © N. Thibault[/caption]
En 1960, le haut de gamme de la maison est facturé
3 900 000 F alors qu’une
DS Citroën flambant neuve n’en vaut que
930 000.
Sous les pavés de Neuilly, la plage
C’est dans ce contexte que le
Magazine Moteur va décrire
Frantz Liuzzi comme la synthèse improbable d’un Amédée Gordini – dit « le Sorcier » – et d’un Christian Dior, le visionnaire de la haute couture française.
On ne saurait mieux dire. Ses bateaux sont beaux, rapides, chers et rares. On estime qu’il a livré une cinquantaine de canots automobiles pendant sa carrière.
La petite entreprise de Neuilly cesse malheureusement sa production à la disparition de son fondateur en 1967.
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Ce robuste 4 cylindres a longtemps été le cheval de bataille du motoriste milanais BPM. © N. Thibault[/caption]
Quatre ans plus tôt, le « patron » a donc pu superviser intégralement, comme à son habitude, la construction du
Lido n° 15, dans une version robustement motorisée avec un quatre cylindres
BPM de 3 litres et 125 chevaux.
Avec leur palmarès sans équivalent, accumulé en plusieurs décennies de compétition au meilleur niveau, les moteurs
BPM ont définitivement marqué l’histoire du motonautisme.
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Avec 3 litres de cylindrée et 125 chevaux, le Liuzzi Lido peut approcher les 40 nœuds © N. Thibault[/caption]
La fondation de cette firme italienne remonte à 1931, quand MM.
Botta et
Puricelli (le B et le P de la marque) s’associent à Milan (le M) avec le projet de fabriquer des moteurs marins et défier la domination américaine sur le secteur de la compétition. La marque connaît aussitôt le succès et remporte, dès 1932, la course Pavia-Venezia. La force des moteurs
BPM vient de leur conception initiale, entièrement tournée vers la performance marine, et capables de tourner à haut régime pour délivrer leur puissance maximale pendant des heures.
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Avec Liuzzi, recordman du monde, le calcul des hélices était toujours très abouti © N. Thibault[/caption]
À la fois légers et robustes, relativement peu sophistiqués mais très étudiés, les moteurs
BPM en aluminium vont accumuler des centaines de victoires et battre plus de soixante-dix records du monde.
Liuzzi était le représentant de cette brillante usine milanaise en France.
En faisant revivre de belle manière ce
Lido typique de la production hautement qualitative de
Frantz Liuzzi, aujourd’hui aussi peu connu du grand public que son moteur
BPM, Jean de Roquefeuil a su préserver un rare millésime des années 1960.
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Bois moulé et moteur italien, toute restauration est un défi
Le nouveau propriétaire du
Liuzzi Lido n’en connaît pas précisément l’historique, si ce n’est qu’il est sorti des ateliers de Neuilly en 1964 portant le « numéro de série » 15 et qu’il est encore doté de sa mécanique d’origine.
Il commence par extraire le
4 cylindres BPM Ionic numéro 2520 avant de s’attaquer au morceau de bravoure avec la coque : «
J’ai exécuté l’ensemble du travail, y compris la partie mécanique, sauf la restauration des chromes et les assises de la sellerie. La coque a reçu vingt couches de vernis ».
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Les instruments du tableau de bord d’origine renforcent l’attrait de ce bateau. © N Thibault[/caption]
À l’époque,
Liuzzi construisait ses runabouts en bois moulé à double bordé diagonal selon une technique originale, moins traditionnelle que celles de ses concurrents.
Chaque coque était assemblée retournée, quille en l’air, sur un moule, puis démoulée et finie après avoir été repositionnée à l’endroit.
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Après démontage très attentif, la quille d’origine en acajou est remplacée par du chêne (peut-être une influence du métier de viticulteur) et des fonds neufs sont mis en place.
En revanche, «
la réalisation très robuste des Liuzzi a permis de conserver tout le bordage en bois moulé », mais pas les ponts, recréés à neuf, en acajou à joints de charme.
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La sellerie a été refaite à neuf, un élégant vert se substituant au rouge de 1964.
Seule déception, l’intervention sur la culasse de son moteur ; la restauration en a été retardée, obligeant à la remplacer pour faire bien fonctionner un moteur, excellent par ailleurs...