"Un tricheur au swing catastrophique" : les parties de golf de Donald Trump racontées par Rick Reilly
Dis-moi comment tu te comportes sur le green, je te dirai comment tu gouvernes. Ce mantra, Rick Reilly, ancien journaliste du magazine Sports Illustrated, l’a hérité de son ami, feu Arnold Palmer - un joueur professionnel et pionnier du sport business. Et l’a appliqué à… Donald Trump. Dans Tricheur en chef (Talent éditions, 2025), un ouvrage aussi désopilant qu’éclairant, Rick Reilly lève le voile sur l’une des faces cachées du président des Etats-Unis : sa passion pour le golf (et le mensonge) qui, rien que l’année passée, aurait coûté aux contribuables américains la modique somme de 70 millions de dollars. Groenland, Cuba… Le journaliste interrogé par L’Express dresse moult parallèles entre la propension du président businessman à enjoliver la réalité sur le green et son exercice du pouvoir. Quitte à tricher, tant face au champion Tiger Woods qu’en matière de politique étrangère. Entretien.
L'Express : Vous avez joué au golf avec Donald Trump. Comment se comporte-t-il sur le green ?
Rick Reilly : C’est un tricheur. Trump triche comme un enfant de six ans au Monopoly. Lorsque j'ai joué au golf avec lui pour la première fois, j'étais en train d'écrire mon livre Who's Your Caddy ? Je me souviens qu’il avait alors raté un coup dès le début. Il a donc voulu prendre un mulligan (NDLR : au golf, un coup rejoué sans pénalité après un premier coup manqué). Certes, c'est contraire aux règles, mais la plupart des joueurs prennent un mulligan par partie. Sauf qu'après avoir pris le premier, il en a pris six autres ce jour-là ! C'est fou… Il avait toujours une bonne excuse. Une fois, "un oiseau volait trop bas". Une autre fois, il disait que son pied avait glissé. Parfois, que je l'avais distrait. Bref, n'importe quelle excuse était bonne pour rejouer son coup. C'est complètement contraire aux règles. Du jamais vu.
À la fin, il m'a dit : "Je t'ai battu, tu me dois vingt dollars." Voilà une chose qui m'a frappé chez lui : au fond, il se fiche que tout le monde sache qu'il triche. Ce qu'il veut, ce sont les vingt dollars, la récompense, le trophée et tout ce qui va avec. De la même manière que, depuis son retour à la Maison-Blanche, il se plie en quatre pour obtenir le prix Nobel de la paix, au point même de menacer d'autres pays pour l’obtenir.
Comment l’expliquez-vous ?
Une fois, alors qu'il voulait m'introduire à quelques personnes, il m'a présenté comme "le président de Sports Illustrated", sans se soucier du fait que je n'étais qu'un simple rédacteur. Puis c'était : "Ce type est propriétaire de Sports Illustrated". Alors je lui ai demandé : "Pourquoi continues-tu à mentir à mon sujet ?" Il m'a répondu : "Ça sonne mieux." Quelques minutes plus tard, il a appelé le chef et l'a présenté comme "le meilleur chef de cheeseburgers au monde". Le gars a secoué la tête et a dit : "Non ! Ce n'est pas vrai !" Peu importe la réalité, ce qui compte, c'est que cela "sonne bien". Et, en fin de compte, qu'il sorte vainqueur. C'est un narcissique pathologique !
Donald Trump se vante d'avoir remporté 38 championnats de club. Quelle est la vérité ?
(Il éclate de rire) Lorsque j'ai écrit ce livre, pendant sa première campagne présidentielle, j'avais déjà des doutes sur les soi-disant "dix-huit" victoires dont il se vantait. Tout simplement parce qu'il n'est pas assez bon. Certes, il est au-dessus de la moyenne pour un homme de son âge. Mais son swing est catastrophique. Il ne sait pas du tout faire de chip (NDLR : au golf, coups courts et levés joués près du green pour faire rouler la balle vers le trou). Edward aux mains d'argent ferait de meilleurs chips que lui.
Sur le green, comme en politique, Trump se fie uniquement à son instinct et à son désir malsain d'être le numéro un.
La première fois que nous avons joué, il m’a confié avoir remporté douze championnats. Je lui ai répondu : "C'est impossible". Et puis il m'a expliqué comment il s'y prenait. Quand il achète un nouveau terrain de golf, il joue seul le premier championnat du club et voilà, il est champion ! Donc dix-huit, c'est ridicule pour un joueur comme lui. Impossible. Pour vous donner une idée, les meilleurs amateurs - des joueurs qui auraient pu devenir professionnels - ont remporté au maximum dix championnats au cours de leur carrière... Et maintenant, il dit soudainement à qui veut l'entendre qu'il en a trente-huit. C’est un mensonge assez gros pour faire flotter un dirigeable. Mais en creusant un peu, j'ai appris des choses intéressantes sur l'ampleur de ses mensonges...
Comment ça ?
Un jour, à son retour de voyage, quelqu'un avait remporté le championnat dans l'un de ses clubs en son absence. Il a simplement dit à ses employés : "Oh, je bats ce type tout le temps. Mettez plutôt mon nom sur le mur." Une autre fois, lorsqu'un joueur a remporté un tournoi dans son club du New Jersey, il a de nouveau ordonné : "J'ai mieux joué aujourd'hui ici à Philadelphie. Je suis le champion, faites-moi champion." Il a même remporté un championnat alors qu’au même moment il était en Asie pour s'entretenir avec Kim Jong-un. C'est ainsi qu'il fonctionne. Même si cela signifie tricher contre... Tiger Woods.
Racontez-nous !
C'était peu de temps après son arrivée à la Maison-Blanche, pendant son premier mandat, au Trump International Golf Club (Floride). Il avait invité Woods et deux autres très bons joueurs, Brad Faxon et Dustin Johnson. Ce jour-là, le partenaire de Trump était Brad Faxon, tandis que Woods et Johnson faisaient équipe. Il y avait vingt dollars par personne en jeu. Trump a frappé un coup qui est tombé dans l'eau. Il a lancé à Faxon : "Donne-moi une autre balle, ils n'ont rien vu." Faxon lui a glissé une autre balle et il l'a frappée sur le green. Il a fait deux putts pour un six, mais il a dit à Tiger et Dustin qu'il avait fait un quatre. Ils ont donc gagné le trou.
Lorsque Faxon m'a raconté cette histoire, je lui ai demandé : "Pourquoi ne lui as-tu pas fait remarquer qu'il devait respecter les règles ?" Il m'a répondu : "J'avais tellement entendu parler des tricheries de Trump que je voulais avoir ma propre anecdote à raconter."
Tricher au golf n'est pas forcément grave...
Je ne suis pas d'accord. Au-delà du fait que ce sport repose sur l'intégrité et l'honneur des joueurs, la façon dont chacun joue peut être très révélatrice… J'étais ami avec feu Arnold Palmer (NDLR : golfeur professionnel et pionnier du sport business). Chaque fois qu'il était sur le point de conclure un accord, il jouait au golf avec l'autre partie. Pourquoi ? "Parce que, disait-il, la façon dont vous jouez au golf reflète la façon dont vous faites tout le reste. Qu'il jette ses clubs de colère, qu'il jure ou qu'il soit une bonne personne, vous le découvrirez en quatre heures de golf. Vous découvrirez qui ils sont. Si vous me trompez au golf, vous tricherez dans les affaires." Et c'est tout à fait vrai. Si vous trichez au golf, vous tricherez dans tous les autres domaines de votre vie, y compris à la présidence des États-Unis. Au moins trois personnes m'ont dit que lorsqu'elles ont surpris Trump en train de tricher et qu'elles l'ont interpellé, la réaction de Trump était toujours la même : "Je trompe mes femmes. Je triche sur mes impôts. Vous ne pensiez pas que j'allais tricher au golf sur mon propre parcours ?"
Bill Clinton, avec qui vous avez également joué en 1995, a lui aussi triché…
C'est vrai. Mais il y a une grande différence entre les deux. Tout d'abord, si Clinton trichait ici et là, cela n'avait rien d'excessif. Et ses méthodes étaient bien moins diaboliques que celles de Trump, qui, il faut le dire, frôlent souvent le pathétique. De plus, contrairement à Trump, qui ne joue que pour gagner, Clinton était un véritable passionné de golf. Il effectuait des coups supplémentaires pour s'entraîner, ce qui est contraire aux règles, mais il jouait toujours avec sa balle d'origine. Cela dit, tous les présidents n'ont pas triché au golf. Barack Obama, par exemple, est un modèle de respect des règles. C'est le genre de personne qui ne triche jamais. La seule façon pour lui de remporter un trophée est de le mériter.
Dans votre livre, vous expliquez que le golf permet non seulement de mieux comprendre la personnalité de Donald Trump, mais aussi de mieux cerner sa politique. Éclairez-nous.
Sur le green, comme en politique, Trump se fie uniquement à son instinct et à son désir malsain d'être le numéro un. Pour lui, le défi n'est pas d'apprendre, de s'améliorer et de gagner potentiellement plus tard, mais maintenant. Il faut que ce soit tout de suite, immédiatement, quoi qu'il en coûte. Et pour y parvenir, il se moque de tricher avec la réalité ou non. Prenez certaines de ses positions récentes, comme celle sur le Groenland. Ce qui le guide, c'est l'idée de faire un "gros coup". Et pour cela, il est prêt à tout ! Ainsi, lorsqu'on lui demande "pourquoi le Groenland devrait revenir aux États-Unis", il répond par des absurdités telles que : "le fait qu'ils aient débarqué là-bas avec un bateau il y a 500 ans ne signifie pas qu'ils possèdent le territoire", comme si l'existence de ce pays n'était qu'un simple accident historique. Il est ainsi : gagner est sa seule boussole.
Le temps que Trump passe sur les terrains de golf a également des conséquences directes pour les Américains. Selon les dernières estimations disponibles, ses parties ont coûté aux contribuables environ 70 millions de dollars rien qu'en 2025...
Ce n'est pas tant le temps qu'il passe à jouer qui pose problème, mais l'endroit où il joue. Obama jouait aussi souvent. Mais contrairement à Trump, il s’y adonnait principalement sur un terrain militaire près de Washington. En d'autres termes, il ne prenait pas Air Force One pour se rendre en Floride tous les week-ends ou Marine One pour aller dans le New Jersey. Bref, cela ne coûtait pas le dixième de ce que le golf de Trump coûte aux contribuables.
Je connais Obama. J'ai essayé à plusieurs reprises de le convaincre de venir s’exercer sur un parcours privé. Mais il a toujours refusé parce qu'il ne voulait pas faire partie de l'élite. Il voulait juste jouer au golf comme tout le monde, surtout avec les membres de son cabinet. Trump, en revanche, veut que tout le monde sache qu'il joue au golf. Il veut que nous sachions qu'il est le numéro un, que ses parcours sont les meilleurs et, en fin de compte, qu'il est le meilleur. Il se moque que les Américains paient pour ses parties de golf. Sa priorité n'est pas l'Amérique. C'est lui-même.

